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3.1.3 Les médecins et l'abus de substances psychoactives

Barbara J. Russell, PhD, M.B.A., bioéthicienne

Objectifs d'apprentissage

  1. Comprendre les obligations légales et éthiques d'un médecin à l'égard d'un autre médecin sous l'effet de substances psychoactives (alcool, drogues ou les deux).
  2. Comprendre comment ces responsabilités peuvent changer selon la situation.

Cas

Depuis plus de six ans, les Drs Smith et Jones sont collègues dans le service de médecine interne du principal hôpital de la ville. Les Drs Jones et Smith ne sont pas des amis intimes, mais la Dre Jones considère le Dr Smith comme un médecin compétent et dévoué. Ils ont généralement le même horaire de travail; ils assistent souvent aux mêmes réunions et se rencontrent et bavardent durant les activités sociales organisées par le service et l'hôpital. Depuis quelques mois, toutefois, la Dre Jones entend des remarques au sujet du Dr Smith de la part de divers membres du personnel, qui notent que le Dr Smith semble très stressé et désorganisé, et qu'il reporte souvent à la dernière minute les rendez-vous de ses patients.

Aujourd'hui, la Dre Jones arrive tôt, car elle doit ouvrir le service. En passant devant le bureau du Dr Smith, elle constate que ce dernier dort sur son bureau, avec une bouteille d'alcool presque vide à ses côtés. Elle le réveille. Il semble désorienté et a une mine terrible. « Que fais-tu ici? lui demande-t-elle, en lui disant qu'il est 7 h du matin. « Oh! mon Dieu, je dois aller à la maison... Je dois prendre une douche et un café » lui répond le Dr Smith. Il se lève difficilement et, enfilant son veston, il ajoute : « Dis à Marge [la réceptionniste] que je serai de retour à 9 h, ça va? ». Percevant l'inquiétude chez la Dre Jones, le Dr Smith ajoute : « Ne t'en fais pas, tout va bien ».

Questions

  1. En quoi l'abus de substances psychoactives est-il préoccupant?
  2. La Dre Jones doit-elle confronter le Dr Smith?
  3. Quelles mesures devrait prendre la Dre Jones?
  4. Que devrait faire la Dre Jones si, après avoir parlé au Dr Smith, ce dernier refuse de reconnaître qu'il a un problème?
  5. a) Quelle devrait être l'attitude de la Dre Jones si elle est une résidente de troisième année et que le Dr Smith est son précepteur?
    b) Ou si le Dr Smith est un réputé chercheur ou collecteur de fonds?
    c) Ou si le Dr Smith est lui-même préoccupé par sa consommation d'alcool?
  6. Que devrait faire la Dre Jones si le Dr Smith décide de prendre sa voiture pour rentrer chez lui?

Discussion

Q1. En quoi l'abus de substances psychoactives est-il préoccupant?

L'abus d'alcool ou de drogues par les médecins peut être la cause de graves préjudices. Une telle pratique menace en effet la santé, le rétablissement et la sécurité des patients, et nuit au travail des collègues ainsi qu'aux relations avec ces derniers. Elle porte également atteinte aux responsabilités familiales et personnelles du médecin, et met en péril son emploi de même que sa carrière. De plus, le médecin s'expose à des risques de morbidité et de mortalité sensiblement accrus, en particulier si des opiacés sont en cause, ainsi qu'à un risque accru de blessures, de suicide ou de décès dus à une surdose.

La proportion de médecins qui ont des problèmes liés à l'abus de substances psychoactives – principalement l'alcool – est d'environ 8 à 10 %, ce qui se compare au taux observé dans la population en général1-4. Des proportions plus élevées ont toutefois été observées dans certaines disciplines, notamment en médecine d'urgence, en psychiatrie et chez les médecins qui exercent seuls, en raison du stress accru, de l'accès plus facile à certains médicaments ou du plus grand isolement1,2. D'ailleurs, les médecins ont parfois plus de difficulté à reconnaître qu'ils ont un problème ou à demander de l'aide, car ils sont censés être mieux informés sur les effets délétères de l'alcool et des drogues, ou que les signes et les symptômes sont tolérés parce qu'on les attribue à tort à la gravité, à la complexité et au rythme du travail du médecin.

Q2. La Dre Jones doit-elle confronter le Dr Smith?

Les médecins vont souvent compromettre leur vie personnelle pour tenter de retarder les effets de leur toxicomanie sur leurs responsabilités cliniques et leur vie professionnelle1,2. Par conséquent, lorsque des signes évocateurs d'un abus possible d'alcool ou de drogues commencent à être observés au travail, c'est que le problème existe probablement depuis longtemps. Cependant, bon nombre de médecins s'abstiennent de confronter ou de signaler des collègues intoxiqués, craignant les conséquences qui pourraient en résulter, notamment la perte de vie privée, l'atteinte à la réputation et la révocation du permis d'exercer1,2,5.

Bien que certains états américains aient adopté des lois qui obligent les médecins à signaler des collègues intoxiqués aux organismes ou conseils gouvernementaux, il n'existe pas de lois fédérales ou provinciales comparables au Canada. Le Code de déontologie de l'Association médicale canadienne (AMC) stipule cependant que les médecins doivent exercer sans incapacité et qu'ils doivent solliciter de l'aide pour des problèmes personnels, et signaler toute conduite non professionnelle6. De plus, selon l'Association des psychiatres du Canada, si un psychiatre diagnostiqueur ou traitant croit qu'un collègue est sous l'effet de substances psychoactives, le psychiatre doit s'assurer que ce collègue cesse d'exercer jusqu'à ce qu'il soit rétabli7. Certains offices provinciaux de réglementation offrent aussi des ressources pour guider les interventions du médecin et ses interactions avec un collègue qui présente une toxicomanie.

Q3. Quelles mesures devrait prendre la Dre Jones?

La Dre Jones devrait examiner avec soin les informations dont elle dispose. Ses informations sont-elles fiables et suffisantes pour conclure que le Dr Smith est susceptible d'exercer en ayant des facultés affaiblies? Quelles sont les obligations de la Dre Jones; quelles sont les actions autorisées et lesquelles lui sont interdites? En cas de doutes à ce sujet, il existe divers groupes auxquels elle peut avoir recours pour trouver des réponses à ces questions. Il est également possible que l'hôpital où elle exerce ait déjà établi un protocole relatif au signalement et à la confrontation de collègues sous l'effet de substances psychoactives. Elle pourrait aussi s'adresser aux organismes provinciaux de réglementation, au bureau provincial du Physicians Health Network, à son ordre professionnel ou à l'Association canadienne de protection médicale (ACPM), si elle en est membre.

Cependant, durant ses conversations avec un tiers, la Dre Jones doit prendre soin de protéger la confidentialité des informations détaillées au sujet du Dr Smith, en particulier à ce stade-ci du processus de collecte des données. Après avoir obtenu les données manquantes, elle devrait déterminer avec soin quelles devraient être les prochaines interventions et à qui incombe la responsabilité de chacune de ces étapes. La « pertinence » des interventions est déterminée en examinant à qui incombe la responsabilité administrative et professionnelle de l'exercice clinique, des comportements et du bien-être du Dr Smith ainsi que de la sécurité de ses patients.

Q4. Que devrait faire la Dre Jones si, après avoir parlé au Dr Smith, ce dernier refuse de reconnaître qu'il a un problème?

Avant de s'adresser directement au Dr Smith, la Dre Jones devrait tenter d'anticiper quelles réactions risquent d'être provoquées par cette confrontation. Rien ne l'oblige, sur le plan professionnel, à s'exposer à des risques en tentant de venir en aide à un collègue. Cependant, si elle décide de lui parler et que rien, dans les propos du Dr Smith, n'apaise ses inquiétudes, elle devrait alors passer à l'étape suivante prévue dans la séquence décrite à la question 3.

Q5a. Quelle devrait être l'attitude de la Dre Jones si elle est une résidente de troisième année et que le Dr Smith est son précepteur?

Un grand nombre de facultés de médecine ont mis en place des services chargés expressément de soutenir et de conseiller les étudiants et les résidents qui éprouvent des difficultés scolaires et personnelles durant leur formation, reconnaissant ainsi les différences de pouvoirs entre les étudiants/résidents et leurs précepteurs, les médecins principaux et les autres employés de l'hôpital. Les offices provinciaux de réglementation et les associations de résidents pourraient aussi être en mesure de conseiller la Dre Jones sur la meilleure façon de traiter avec le Dr Smith.

Q5b. Ou si le Dr Smith est un réputé chercheur ou collecteur de fonds?

Il est important de se rappeler que d'autres personnes sont probablement au courant de la conduite non professionnelle du Dr Smith et des risques qu'il présente pour autrui. Aussi est-il dans l'intérêt à long terme de l'hôpital d'aider le Dr Smith à obtenir le traitement nécessaire, afin qu'il puisse recommencer à exercer avec compétence ou reprendre ses activités de recherche ou de collecte de fonds.

Cependant, des réputations pourraient être ternies ou le maintien de programmes de financement pourrait être compromis par la confrontation du Dr Smith, et la Dre Jones pourrait de ce fait s'exposer à des critiques ou à des sanctions quelconques. Il serait donc judicieux pour la Dre Jones d'examiner ses preuves et ses options avec un organisme indépendant comme le Physicians' Health Network, un organisme de réglementation provincial ou l'ACPM, tout en protégeant la confidentialité des renseignements sur la situation de Dr Smith.

Q5c. Ou si le Dr Smith est lui-même préoccupé par sa consommation d'alcool?

Les médecins sont moralement et légalement liés par leurs obligations fiduciaires, en vertu desquelles ils doivent aider leurs patients et leur éviter tout préjudice. Par conséquent, dès le moment où le Dr Smith reconnaît avoir un problème d'abus de substances psychoactives, il se doit de faire appel à des thérapeutes ou à des programmes qui l'aideront à se rétablir et qui suivront ses progrès sur une base continue, car les rechutes occasionnelles sont probables. Il doit aussi envisager le transfert de ses patients à un autre médecin compétent, jusqu'à ce qu'il puisse de nouveau exercer avec compétence et en toute sécurité.

Q6. Que devrait faire la Dre Jones si le Dr Smith décide de prendre sa voiture pour rentrer chez lui?

Les lois provinciales diffèrent quant à la responsabilité d'un professionnel de la santé de signaler un patient soupçonné de conduire avec des facultés affaiblies. En Ontario, par exemple, un médecin qui croit que son patient est dans un état qui en fait un conducteur dangereux est tenu d'en informer le ministère des Transports. La Dre Jones devrait donc s'informer des exigences en matière de déclaration qui sont prévues par les lois de la province où elle exerce (et ceci vaut pour tous ses patients).

Le Dr Smith n'est toutefois pas le patient de la Dre Jones et la loi pourrait ne pas s'appliquer ici. Cependant, même si la Dre Jones n'a aucune obligation légale de signaler le Dr Smith, les concepts éthiques de bienfaisance et de non-malveillance suggèrent néanmoins qu'elle recommande au Dr Smith de prendre un taxi ou de demander à un ami de le ramener chez lui, comme elle le ferait pour toute personne qui, à son avis, aurait des facultés trop affaiblies pour conduire en toute sécurité.

Conclusion

La bonne nouvelle, c'est que le taux de rétablissement des médecins traités varie de 30 % à 90 %, ce qui est supérieur aux taux observés dans la population en général1,2,4. Ces taux élevés de rétablissement chez les médecins qui suivent un traitement s'expliquent par l'engagement personnel des médecins et le soutien qu'ils peuvent obtenir des établissements de santé, du Physicians' Health Network, de l'AMC, des organismes provinciaux de réglementation ou des bureaux provinciaux du CRMCC.

Enfin, même si la loi canadienne n'oblige pas les médecins à signaler un collègue en état d'intoxication, il est possible que les établissements aient établi des exigences à cet effet. De plus, des motifs éthiques justifient une action ainsi que la recherche prudente de moyens efficaces et respectueux d'aider un médecin, lorsque des signes évocateurs d'un problème d'abus d'alcool ou de drogues sont observés chez ce collègue. Chaque médecin a l'obligation légale et éthique d'exercer sans incapacité. Si un médecin présente un problème d'abus de substances psychoactives, il doit solliciter et suivre un traitement, puis faire ensuite l'objet d'un suivi, afin d'être à nouveau en mesure d'offrir des soins de qualité et sans danger à ses patients.

Références

  1. Baldisseri MR. Impaired healthcare professional. Critical Care Medicine 2007; 35(2 Suppl.): S106–16.
  2. Boisaubin EV, Levine RE. Identifying and assisting the impaired physician. The American Journal of the Medical Sciences 2001; 322(1): 31–6.
  3. Myers M. Treatment of the mentally ill physician. Canadian Journal of Psychiatry 1997; 42(6): 12.
  4. Weir E. Substance abuse among physicians. Canadian Medical Association Journal 2000; 162(12): 1730.
  5. Taub S, Morin K, Goldrich MS, Ray P, Benjamin R; Council on Ethical and Judicial Affairs of the American Medical Association. Physician health and wellness. Occupational Medicine 2006; 56(2): 77–82.
  6. Canadian Medical Association (CMA). CMA code of ethics. Ottawa: CMA; 2004. Available from: http://policybase.cma.ca/PolicyPDF/PD04-06.pdf. Accessed May 21, 2007.
  7. Myers MF. Treatment of the mentally ill physician, CPA position paper, Canadian Journal of Psychiatry 1997; 42(6) insert. http://publications.cpa-apc.org/media.php?mid=160&xwm=true.

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